Aux limites de l’innovation

Une androïde à l’affiche d’un film japonais

Lauréat en 2013 de la Montgolfière d’Or au Festival des 3 Continents pour son film Au revoir l’été, le réalisateur japonais Kôji Fukada n’en est qu’à son troisième film. Ce qui ne l’a pas empêché d’impulser un geste fort en donnant à Geminoid F, une androïde, le rôle principal de Sayonara, son dernier film présenté en compétition au Festival de Tokyo. Il s’agit de l’adaptation cinématographique d’une pièce de théâtre écrite pour Geminoïd et Bryerly Long, les deux actrices principales.

L’histoire est celle de la relation entre une jeune femme sud-africaine et de l’androïde qui l’accompagne dans le contexte post-apocalyptique d’une catastrophe nucléaire inspirée de Fukushima. Alors que le Japon tout entier doit être évacué, le statut de cette jeune émigrée ne peut lui permettre de s’échapper.

 

Qui est Geminoïd F, l’actrice principale du film Sayonara ?

L’androïde Geminoïd F est un robot “avatar” : il est conçu à partir d’un modèle humain qu’il imite à la perfection. Il fait partie d’une série d’androïdes masculins et féminins conçus par une poignée d’ingénieurs de l’Intelligent Robotics Laboratory de l’université d’Osaka à l’initiative d’Hiroshi Ishiguro. Ce type de robot est le fruit de recherches concentrées sur l’analyse des signes qui manifestent la présence humaine. Reproduits et condensés dans un système électronique et plastique (la silicone est utilisée pour imiter la peau), ces signes nous troublent et introduisent une confusion entre l’homme et la machine… à s’y méprendre !

En effet, ces répliques robotiques d’hommes et de femmes réels ne se contentent pas d’avoir une apparence physique identique à leur modèle : grâce à un système de capteurs vidéos, les mouvements effectués par le modèle humain peuvent être reproduits simultanément par l’androïde. Dans l’idée de faire du robot un avatar de l’homme, les Geminoïd sont télécommandés et peuvent ainsi effectuer toutes sortes de mimiques, de gestes et de paroles à distance de leur modèle. Connectés à Internet, ils peuvent être dirigés à partir de n’importe quel endroit…

Geminoïd F
Geminoïd F est la réplique d’une jeune japonaise de 20 ans, à gauche sur la photo.

On comprend bien l’intérêt et les différents usages possibles de ce type de robot. On n’avait pourtant pas encore pensé à les faire jouer dans un film ! Pourquoi l’idée du réalisateur Kôji Fukada est brillante ?

 

Franchir la « uncanney valley »

Faire intervenir une androïde comme Geminoïd F dans le cadre d’un tournage bouleverse beaucoup de codes : les acteurs doivent apprendre à interagir avec leur interlocuteur bionique de façon naturelle. Pour Bryerly Long, c’est comme prendre part à « un nouveau genre de théâtre de marionnettes ». Pour le réalisateur, qui a pu facilement commander Geminoïd F, il est moins difficile de travailler avec un robot qu’avec un acteur : « l’androïde ne se plaint jamais, n’a jamais faim et n’a même pas besoin de dormir ». Pourtant, la présence d’une actrice était nécessaire pour diriger l’androïde à distance : grâce au système de reconnaissance de mouvements et de sons, le robot pouvait reproduire à la voix et la gestuelle de son modèle.

 

Geminoïd F
Geminoïd F et Bryerly Long dans Sayonara.

D’un point de vue cinématographique, l’interaction entre les personnages humains et l’androïde devrait produire des fulgurances. Ce qui intéresse Fukada, c’est d’explorer la « uncanney valley », cette théorie comme quoi plus les androïdes nous ressemblent, plus leurs imperfections nous paraissent monstrueuses, dérangeantes. Dans nos esprits, un androïde physiquement très proche de l’homme sera considéré comme un homme imparfait plutôt que comme un robot perfectionné…

Kôji Fukada est connu pour travailler la psychologie de ses personnages de façon très fine. Il instaure toujours un décalage entre ce qu’ils pensent et ce qu’ils disent pour amorcer une réflexion sur les limites de la communication humaine. Ce qui l’intéresse dans Sayonara, c’est de parvenir à faire sentir la solitude de l’homme à travers ses échanges avec un androïde.

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